Texte de Rousseau : on n’aime qu’après avoir jugé.

bride-614918_1280« Le penchant de l’’instinct est indéterminé. Un sexe est attiré par l’’autre : voilà le mouvement de la nature. Le choix, les préférences, l’’attachement personnel sont l’’ouvrage des lumières, des préjugés, de l’’habitude : il faut du temps et des connaissances pour nous rendre capables d’’amour: on n’aime qu’’après avoir jugé, on ne préfère qu’’après avoir comparé. Ces jugements se font sans qu’on s’en aperçoive, mais ils n’en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu’on en dise, sera toujours honoré des hommes; car, bien que ses emportements nous égarent, bien qu’il n’exclue pas du coeur qui le sent des qualités odieuses, et même qu’il en produise, il en suppose toujours d’estimables, sans lesquelles on serait hors d’état de le sentir. Le choix qu’’on met en opposition avec la raison nous vient d’’elle. On a fait l’’amour aveugle parce qu’’il a de meilleur yeux que nous, et qu’’il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui n’’aurait nulle idée de mérite ou de beauté, toute femme serait également bonne et la première venue serait toujours la plus aimable. Loin que l’amour vienne de la nature, il est la règle et le frein de ses penchants : c’’est par lui qu’’excepté l’’objet aimé, un sexe n’’est plus rien pour l’’autre.»

Jean-Jacques Rousseau, Emile, 1762, Livre 4. Garnier, 1982, pp.249-250.

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