texte de Descartes : les règles de la méthode.

« Ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j’aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation 
et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j’examinerais, en autant de parcelles qu’il se pourrait, et qu’il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés ; et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses, qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s’entre-suivent en même façon et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre. »

Descartes, Discours de la méthode (1637), 2ième partie.

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texte de Platon : la connaissance démonstrative.

– Socrate : Tu sais bien, je pense, que ceux qui s’occupent de géométrie de calcul et d’autres choses du même genre font l’hypothèse du pair et de l’impair, des figures et des trois espèces d’angles, et de toutes sortes de choses apparentées selon la recherche de chacun, et qu’ils traitent ces hypothèses comme des choses connues ; quand ils ont confectionné ces hypo­thèses, ils estiment n’avoir à en rendre compte d’aucune façon, ni à eux‑mêmes ni aux autres, tant elles paraissent évidentes à chacun ; mais ensuite, en procédant à partir de ces hypothèses, ils parcourent les étapes qui restent et finissent par atteindre, par des démonstrations progressives, le point vers lequel ils avaient tendu leur effort de recherche.

‑ Glaucon : Eh oui, dit‑il, je sais parfaitement cela.

‑ Socrate : Aussi bien dois‑tu savoir qu’ils ont recours à des formes visibles et qu’ils construisent des raisonnements à leur sujet, sans se représenter ces figures particulières, mais les modèles auxquels elles ressemblent ; leurs raison­nements portent sur le carré en soi et sur la diagonale en soi, mais non pas sur cette diagonale dont ils font un tracé, et de même pour les autres figures. Toutes ces figures, en effet, ils les modèlent et les tracent, elles qui possèdent leurs ombres et leurs reflets sur l’eau, mais ils s’en servent comme autant d’images dans leur recherche [511a] pour contempler ces êtres en soi qu’il est impos­sible de contempler autrement que par la pensée.

– Glaucon : Tu dis vrai.

  ‑ Socrate : Eh bien, voilà présenté ce genre que j’appelais l’intel­ligible : dans sa recherche de ce genre, l’âme est contrainte d’avoir recours à des hypothèses ; elle ne se dirige pas vers le principe, parce qu’elle n’a pas la force de s’élever au­-dessus des hypothèses, mais elle utilise comme des images ces objets qui sont eux‑mêmes autant de modèles pour les copies de la section inférieure, et ces objets, par rapport à leurs imitations, sont considérés comme clairs et dignes d’estime.

  ‑ Glaucon : Je comprends, dit‑il, tu veux parler de ce qui relève de la géométrie et des disciplines connexes.

‑ Socrate : Et maintenant, comprends‑moi bien quand je parle de l’autre section de l’intelligible, celle qu’atteint le raisonne­ment lui‑même par la force du dialogue ; il a recours à la construction d’hypothèses sans les considérer comme des principes, mais pour ce qu’elles sont, des hypothèses, c’est‑à‑dire des points d’appui et des tremplins pour s’élancer jusqu’à ce qui est anhypothétique (1), jusqu’au prin­cipe du tout. Quand il l’atteint, il s’attache à suivre les conséquences qui découlent de ce principe et il redescend ainsi jusqu’à la conclusion, sans avoir recours d’aucune manière à quelque chose de sensible, mais uni­quement à ces formes en soi, qui existent par elles‑mêmes et pour elles‑mêmes, et sa recherche s’achève sur ces formes.

‑ Glaucon : Je ne comprends pas parfaitement, dit‑il, tu évoques une grande entreprise, me semble‑t‑il ; tu veux montrer que la connaissance de l’être et de l’intelligible, qu’on acquiert par la science du dialogue, la dialectique, est plus claire que celle que nous tirons de ce qu’on appelle les disciplines. Dans ces disciplines, les hypothèses ser­vent de principes, et ceux qui les contemplent sont contraints pour y parvenir de recourir à la pensée, et non pas aux sens ; comme leur examen cependant ne remonte pas vers le principe, mais se développe à partir d’hypothèses, ceux‑là ne te semblent pas posséder l’intel­ligence de ces objets, encore que ces objets seraient intel­ligibles s’ils étaient contemplés avec le principe. Tu appelles donc pensée discursive, me semble‑t‑il, et non intellection, l’exercice habituel des géomètres et des praticiens de dis­ciplines connexes, puisque la pensée discursive est quelque chose d’intermédiaire entre l’opinion et l’intellect.

‑ Socrate : Mais tu me suis parfaitement, repris‑je. Et mainte­nant, adjoins à nos quatre sections les quatre états mentaux de l’âme : « l’intellection » (noêsis), pour la section supérieure, la « pensée discursive »(dianoïa),  pour la deuxième; donne le nom de « croyance » (pistis) à la troisième, et à la dernière celui de représen­tation (eïkasia), et range‑les selon la proportion suivante : plus les objets de ces états mentaux participent à la vérité, plus ils participent à l’évidence.

‑ Glaucon : Je comprends, dit‑il, je suis d’accord et je dispose le tout comme tu dis. »

Platon, République, Livre VI, 505d-511e, trad. Leroux, GF p 348-357

Note : 1. Anhypothétique : qui n’est pas fondé sur des hypothèses.

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texte de Virieux-Reymond : la méthode axiomatique.

« La méthode axiomatique voudrait parvenir à éliminer tout contenu objectif ou intuitif. De plus, elle rejette la distinction établie depuis Euclide entre axiomes, postulats et hypothèses : l’axiomatique part de propositions, proposées sans démonstration, mais dont le bien-fondé apparaîtra dans la valeur de la construction que l’on peut faire grâce à elles ; ces propositions sont appelées par les axiomaticiens tantôt postulats, tantôt axiomes. L’on construit, à partir d’un nombre aussi petit que possible de ces axiomes, un système hypothético-déductif selon un certain nombre de règles : une axiomatique doit être consistante, c’est-à-dire non contradictoire (si l’on a le droit d’admettre la coexistence de divers systèmes formels qui se contredisent, en revanche, à l’intérieur d’un même système, il est inadmissible que les axiomes se contredisent); il faut donc que les axiomes de base soient compatibles entre eux. Par ailleurs, un système d’axiomes est dit complet, lorsque, de deux propositions contradictoires formulées correctement dans les termes du système, l’une des deux, au moins, peut toujours être démontrée. Si un tel système est en outre consistant, on voit qu’alors, de tout couple formé à l’intérieur du système par une proposition quelconque et sa négation, on peut toujours en démontrer une et une seule. On peut donc toujours décider de sa vérité ou de sa fausseté par rapport au système d’axiomes. D’un tel système, on dit qu’il est décidable. Les exigences de consistance sont beaucoup plus pressantes que celles de complétude et de décidabilité. Enfin, dans un système axiomatisé, les axiomes sont conditionnés chacun par l’ensemble de tous les autres et les êtres constitués dans le système n’existent que par la base axiomatique. »

André Virieux-ReymondL’Épistémologie, 1966, PUF, p. 48-50.

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L’épreuve d’ouverture culturelle au concours ACCÈS

L’ouverture culturelle (1h 30)

A) Descriptif de l’épreuve.

Son objectif est d’évaluer chez le candidat :

– sa connaissance et sa compréhension de sujets liés à la culture générale, à l’actualité nationale et internationale,

– son aptitude à saisir des idées abstraites et des concepts.

L’épreuve comporte 2 parties :

  • 1ère Partie : en 30 minutes, une lecture analytique d’un texte portant sur les grands enjeux relatifs aux sciences humaines et sociales.

À l’issue de ces 30 minutes, le candidat n’a plus accès au texte. Il dispose alors de 15 minutes pour répondre à 10 QCM, portant à la fois sur les informations du texte et sur sa portée réflexive.

Les candidats doivent être capables d’en restituer la teneur avec précision.

  • 2ème Partie : en 45 minutes, répondre à une série de 65 QCM répartis en quatre grandes thématiques.

– Histoire, géographie, mythes et religions,

– Idées, sciences et techniques,

– Politique, économie, société,

– Arts, loisirs, médias.

Les questions portent :

– sur la culture académique que doit posséder tout candidat,

– sur l’actualité nationale et internationale que l’on retrouve à tous les niveaux des thématiques.

 

B) Réflexions sur l’épreuve.

La 1ère partie :

a) Le texte : 10 pages sur un sujet de société précis, avec à la fois des informations chiffrées, des analyses et des jugements.

Le principe : comprendre et mémoriser

Exemples :

– session 2016 : un texte de 10 pages sur les documentaires historiques à la télévision.

– session 2015 : un texte de 10 pages sur les données informatiques, leur utilisation par des algorithme (usage des « big data »).

b) Les 10 questions : chacune d’elle consiste en 4 affirmations vraies ou fausses sur un point du texte.

Pour l’essentiel, il peut s’agir d’informations chiffrées ou portant sur le sens du propos.

Ex. en 2016,

Question 8 :

«  Le financement du document d’histoire :

  1. A) près de 17% du financement proviennent du CNC.
  2. B) 32% proviennent des diffuseurs.
  3. C) 16% environ du financement proviennent des collectivités territoriales.
  4. D) Le coût horaire d’un documentaire d’histoire est de 146 000 euros en 2011. »

Question 9

« Les écueils principaux de la télévision face au documentaire d’histoire :

  1. A) le formatage.
  2. B) la recherche du sensationnalisme.
  3. C) le risque d’un consensus dans le propos.
  4. D) La redondance liée aux calendriers commémoratifs. »

A retenir : la compréhension et la mémorisation du texte doivent être précises et fines.

Ex : une information sur les documentaires en général ne vaut pas pour les documentaires d’histoire.

c) conseils pour la 1ère partie.

– sur le temps de la lecture et de l’épreuve : ils sont suffisants et ne créent pas de stress particulier.

– sur la compréhension : s’y préparer par la lecture d’articles de presse, la rédaction de résumés, avec à ses côtés un bon dictionnaire (on en profite pour travailler la synthèse !).

– sur les notes : il est autorisé d’annoter ou de surligner le texte, mais il est interdit de prendre des notes sur un autre support.

– sur la mémorisation : le principe pour mémoriser consiste à lier les infos entre elles.

On ne retient pas une information parce qu’elle est importante en soi mais parce qu’elle est associée à d’autres et forment avec elles une chaîne : se rappeler un maillon permet de se rappeler tous les autres.

Se figurer que la lecture du texte est la visite d’un appartement : le début est l’entrée, le paragraphe suivant est la cuisine, puis vient la salle à manger, le salon, la bibliothèque, etc. La lecture du texte est une déambulation dans un lieu auquel sont associés des informations sur le sens et les données.

Ce qui peut vous aider :

– la distinction du texte en parties avec sous-titres, qui constituent alors les étapes ou les pièces de la déambulation.

– la prise de notes sur le sujet lui-même. Entourer un mot, un chiffre, noter en marge le thème d’un paragraphe sont des actes qui s’associent et favorisent la mémorisation.

– sur les réponses :

Sur les points : chaque candidat dispose d’un capital initial de points.

Une erreur entraine une pénalité P. Une absence de réponse entraine une pénalité p, avec p < P. Un bonus est accordé si l’on répond correctement aux 4 items sur une question. D’où : s’efforcer de perdre le moins de points possibles, donc ne pas répondre au hasard.

Un détail matériel : la réponse consiste à noircir une case V ou F devant chaque proposition. Veillez à ce que cela soit bien fait (évitez les écritures pâles) !

 

La 2ième partie

45 minutes pour répondre à 65 questions. Le comptage des points est le même que précédemment. D’où la nécessité de privilégier les bonnes réponses, celles dont on est sûr.

Les domaines principaux à connaître :

– l’histoire (du 20 ième s. surtout)

– la géographie

– la politique

– l’art (la littérature)

– les sciences et techniques

 

 

 

 

 

 

 

 

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Texte de Judith Butler : « le sexe est genre de part en part ».

« Simonde Beauvoir suggère dans Le Deuxième sexe que l’ « on ne naît pas femme » mais qu’ « on le devient ». Pour Beauvoir, le genre est « construit », mais sous-jacent à sa formulation, il y a un agent, un cogito, qui prend ou s’approprie ce genre et qui pourrait, en principe, endosser un tout autre genre. Le genre est-il aussi variable et un acte aussi volontaire que l’analyse de Beauvoir semble le suggérer ? Peut-on dans ce cas réduire la « construction » à une forme de choix ? Beaucoup affirme clairement que l’on « devient » une femme, mais toujours sous la contrainte, l’obligation culturelle d’en devenir une. Il est tout aussi clair que cette contrainte ne vient pas du « sexe ». Dans son analyse, rien ne garantit que «celle» qui devient une femme soit nécessairement de sexe féminin. Si « le corps […] est une situation », comme le dit Beauvoir, il n’est pas possible de recourir à un corps sans l’interpréter, sans que ce corps soit toujours déjà pris dans des significations culturelles ; c’est pourquoi le sexe ne saurait relever d’une facticité anatomique prèsdiscursive. En effet, on montrera que le sexe est, par définition, du genre de part en part. […]

Judith Butler, Troubles dans le genre.

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fiche méthode de la dissertation et de l’explication de texte.

fiche dissertation et explication de texte

 

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Protégé : test de Noyel !

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texte de Kant : l’insociable sociabilité.

« L’homme a un penchant à s’associer, car dans un tel état, il se sent plus qu’homme par le développement de ses dispositions naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher (s’isoler), car il trouve en même temps en lui le caractère d’insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens ; et, de ce fait, il s’attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu’il se sait par lui-même enclin à résister aux autres. C’est cette résistance qui éveille toutes les forces de l’homme, le porte à surmonter son inclination à la paresse, et, sous l’impulsion de l’ambition, de l’instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une place parmi ses compagnons qu’il supporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer. […] Sans ces qualités d’insociabilités, peu sympathiques certes par elles-mêmes, source de la résistance que chacun doit nécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient à jamais enfouis en germes, au milieu d’une existence de berger d’Arcadie, dans une concorde, une satisfaction, un amour mutuels parfaits ; les hommes, doux comme les agneaux qu’il font paître, ne donneraient à l’existence guère plus de valeur que n’en a leur troupeau domestique. […] Remercions donc la nature pour cette humeur peu conciliante, pour la vanité rivalisant dans l’envie, pour l’appétit insatiable de possession ou même de domination. Sans cela toutes les dispositions naturelles excellentes de l’humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil. »

Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle, 1784. 4ième proposition.

Vocabulaire : – une grande propension : une grande tendance; – bergers d’Arcadie : l’Arcadie est une région de bergers de l’ancienne Grèce. Dans la littérature, elle est représentée comme le pays du bonheur calme et serein; – une concorde : une paix.

1) la lecture.

Nous avons mis en valeur certains termes selon les règles suivantes :
– en rouge, les connecteurs logiques ou termes équivalents,
– en vert, les termes qui introduisent des nuances de qualité, de modalité,
– en gras, les termes importants.

Si l’on considère ces derniers, et après un certain moment de réflexion, on peut voir se dégager des rapprochements et des oppositions :

– les penchants, les propensions, le caractère, l’impulsion, l’instinct, l’appétit, etc. Tous ces termes renvoient à des dispositions naturelles. D’où le remerciement adressé à la nature à la fin du texte.

– s’associer/ se détacher, l’insociabilité; la résistance, la rivalité, la domination. Termes de la relation et du conflit.

– développement, éveil/enfouissement, étouffement. Une opposition relative aux dispositions de l’homme. La rivalité les développe, les éveille tandis que la concorde les laisse enfouies, les étouffe.

Ce qui apparaît, au terme de cette première lecture analytique, ce sont 3 thèses simples :

– les hommes ont des tendances naturelles contraires : s’associer et se séparer.

– au sein de la société, cette contradiction se manifeste par la rivalité, la lutte pour la domination.

– cette lutte éveille des talents qui sans elle seraient restées enfouis. C’est le paradoxe du texte.

2) le problème du texte.

Il est lié à la thèse paradoxale défendue par Kant selon laquelle le développement des talents humains est lié à l’insociabilité, i.e à la rivalité générale des hommes dans la société. Précisons :

– le développement des talents humains : dans le texte, ils sont définis comme ce qui distinguent l’homme de l’animal. On peut donc penser à la notion de culture.

– L’insociabilité : elle a pour origine un « instinct de domination » qui fait que chaque homme veut « tout diriger dans son sens ». Cet instinct prend différents noms dans le texte : ambition, domination, cupidité, prétentions égoïstes, etc.

La thèse de Kant est donc que le développement de la culture a pour cause et pour moteur un instinct de domination, l’égoïsme des hommes, source d’insociabilité.

Cette thèse surprend car elle fait dépendre une chose positive, le développement de la culture, d’une autre négative, l’égoïsme et les conflits incessants qu’il engendre. Elle a donc pour conséquence étonnante une valorisation des tendances égoïstes, asociales de l’homme (cf. la fin du texte « Remercions donc la nature pour cette humeur peu conciliante, etc. ») On peut ici s’interroger d’un point de vue moral sur cette conclusion paradoxale.

La thèse kantienne s’oppose à une autre thèse selon laquelle le développement de la culture humaine serait la sociabilité, soit une attitude bienveillante, altruiste, source de paix sociale. Cette thèse est critiquée dans le texte avec l’exemple des bergers d’Arcadie.

Le problème du texte est donc celui des relations entre la culture et société, mais aussi culture et morale dans la mesure où l’égoïsme, en plus d’être source d’insociabilité est une conduite jugée immorale.

3) les moments du texte

Il est possible de distinguer 2 moments dans le texte.

le 1er moment porte sur les tendances à la fois sociales et antisociales de l’homme (de l.1 à « ..mais dont il ne peut se passer »).

Ce qui est à mettre en valeur :

a. le point de départ du raisonnement de Kant : 2 tendances naturelles à la fois à s’associer et à se séparer des autres.
La première est liée au développement de soi, de sa puissance (« il se sent plus qu’homme »). La seconde a pour cause l’égoïsme, cad l’intérêt individuel (« tout diriger en son sens »).

b. la notion de résistance : résistance aux autres (à leur égoïsme) en l’occurence. La résistance s’oppose à la paresse. C’est parce qu’un homme ne veut pas être dominé par autrui que par anticipation il développe ses qualités, surmontant ainsi sa paresse naturelle. On peut donc dire que le développement de ses qualités est forcé : on lui extorque, sous la menace de la domination par autrui.

c. c’est au final la notion de rivalité qui rend le mieux compte du texte ici. Elle est le principe qui explique le développement des qualités humaines, et donc de la culture. Mais justement : cela ne doit-il pas nous inquiéter ? N’est-ce pas une façon de justifier des conduites (égoïstes, agressives) que la morale condamne ?

le 2nd moment porte sur le paradoxe du texte, savoir le fait que nous devions le développement de nos dispositions naturelles aux « qualités d’insociabilités » (« humeur peu conciliante, vanité, appétit insatiable, etc.)

Ce qui est à mettre en valeur :

a. l’exemple des bergers d’Arcadie : il est clairement ironique. Kant se moque ici de la thèse selon laquelle, au nom de la morale et des qualités de sociabilité, les hommes devraient renoncer à toute attitude égoïste. On peut associer cette thèse à J.J.Rousseau pour qui la socialisation, parce qu’elle est cause de comparaison et de rivalité incessante, est source de corruption morale.
Or, cette thèse a pour conséquence selon Kant d’empêcher le développement de la culture (« les talents resteraient à jamais enfouis en germe »), l’absence de rivalité entraînant celle de résistance et de développement. Or, sans culture, l’existence humaine n’a pas plus  de valeur que celle d’un animal (« les agneaux qu’ils font paître »).

b. la valorisation de l’égoïsme : il importe ici de souligner son caractère paradoxal. Ne pas commettre de contresens : Kant ne défend pas la thèse que l’égoïsme soit bon en lui-même d’un point de vue moral. Au contraire, il le juge « peu sympathique ». Il est simplement une motivation puissante donc efficace pour le développement de la culture.
On peut néanmoins se demander dans quelle mesure cette valorisation de l’égoïsme, de l’insociabilité humaine, tout en étant au principe de son développement culturel, ne fait pas courir un risque de destruction de la société. Quelles limites faut-il donner à cette valorisation de la compétition individuelle (scolaire, professionnelle, scientifique, politique, artistique, etc) ?

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texte de Bachelard : « la pensée objective doit ironiser ».

« Il suffit que nous parlions d’un objet pour nous croire objectifs. Mais par notre premier choix, l’objet nous désigne plus que nous ne le désignons et ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit. Parfois nous nous émerveillons devant un objet élu ; nous accumulons les hypothèses et les rêveries : nous formons ainsi des convictions qui ont l’apparence d’un savoir. Mais la source initiale est impure : l’évidence première n’est pas une vérité fondamentale. En fait, l’objectivité scientifique n’est possible que si l’on a d’abord rompu avec l’objet immédiat, si l’on a refusé la séduction du premier choix, si l’on a arrêté et contredit les pensées qui naissent de la première observation. Toute objectivité, dûment vérifiée, dément le premier contact avec l’objet. Elle doit d’abord tout critiquer : la sensation, le sens commun, la pratique même la plus constante, l’étymologie enfin, car le verbe, qui est fait pour chanter et séduire, rencontre rarement la pensée. Loin de s’émerveiller, la pensée objective doit ironiser. Sans cette vigilance malveillante, nous ne prendrons jamais une attitude vraiment objective. S’il s’agit d’examiner des hommes, des égaux, des frères, la sympathie est le fond de la méthode. Mais devant ce monde inerte qui ne vit pas de notre vie, qui ne souffre d’aucune de nos peines et qui n’exalte aucune de nos joies, nous devons arrêter toutes les expansions, nous devons brimer notre personne. Les axes de la poésie et de la science sont d’abord inverses. Tout ce que peut espérer la philosophie, c’est de rendre la poésie et la science complémentaires, de les unir comme deux contraires bien faits. Il faut donc opposer à l’esprit poétique expansif, l’esprit scientifique taciturne pour lequel l’antipathie préalable est une saine précaution. »

Gaston Bachelard, Avant-propos à La psychanalyse du feu, 1949.

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texte de Tocqueville : pas de société sans opinion commune.

« Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d’objet; mais on ne saurait faire qu’il n’y ait pas de croyances dogmatiques, c’est-à-dire d’opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n’est pas probable qu’un grand nombre d’hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune.

Or, il est facile de voir qu’il n’y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt n’y en a point qui subsistent ainsi; car, sans idées communes, il n’y a pas d’action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social. Pour qu’il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales; et cela ne saurait être, à moins que chacun d’eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites.

Si je considère maintenant l’homme à part, je trouve que les croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.

Si l’homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités dont il se sert chaque jour, il n’en finirait point; il s’épuiserait en démonstra­tions préliminaires sans avancer; comme il n’a pas le temps, à cause du court espace de la vie, ni la faculté, à cause des bornes de son esprit, d’en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour assurés une foule de faits et d’opi­nions qu’il n’a eu ni le loisir ni le pouvoir d’examiner et de vérifier par lui-même, mais que de plus habiles ont trouvé ou que la foule adopte. C’est sur ce premier fondement qu’il élève lui-même l’édifice de ses pro­pres pensées. Ce n’est pas sa volonté qui l’amène à procéder de cette manière; la loi inflexible de sa condition l’y contraint.

Il n’y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un million de choses sur la foi d’autrui, et ne suppose beaucoup plus de véri­tés qu’il n’en établit. Ceci est non seulement nécessaire, mais désirable. Un homme qui entreprendrait d’examiner tout par lui-même ne pourrait accorder que peu de temps et d’attention à chaque chose; ce travail tien­drait son esprit dans une agitation perpétuelle qui l’empêcherait de péné­trer profondément dans aucune vérité et de se fixer avec solidité dans aucune certitude. Son intelligence serait tout à la fois indépendante et débile. Il faut donc que, parmi les divers objets des opinions humaines, il fasse un choix et qu’il adopte beaucoup de croyances sans les discuter, afin d’en mieux approfondir un petit nombre dont il s’est réservé l’exa­men.

Il est vrai que tout homme qui reçoit une opinion sur la parole d’au­trui met son esprit en esclavage; mais c’est une servitude salutaire qui permet de faire un bon usage de la liberté.

Il faut donc toujours, quoi qu’il arrive, que l’autorité se rencontre quelque part dans le monde intellectuel et moral. Sa place est variable, mais elle a nécessairement une place. L’indépendance individuelle peut être plus ou moins grande; elle ne saurait être sans bornes. Ainsi, la ques­tion n’est pas de savoir s’il existe une autorité intellectuelle dans les siècles démocratiques, mais seulement où en est le dépôt et quelle en sera la mesure. »

TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique (1835-1840), t. II,  1ère partie, chap. 2.

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