texte de Nietzsche : la conscience, partie la moins individuelle de l’homme.

 « Je me trouve en droit de supposer que la conscience ne s’est développée que sous la pression du besoin de communiquer; qu’elle n’était nécessaire et utile au début que dans les rapports d’homme à homme (notamment pour le commandement), et qu’elle ne s’est développée que dans la mesure de cette utilité. La conscience n’est qu’un réseau de communications entre hommes; c’est en cette seule qualité qu’elle a été forcée de se développer: l’homme qui vivait solitaire, en bête de proie, aurait pu s’en passer. Si nos actions, pensées, sentiments et mouvements parviennent – du moins en partie – à la surface de notre conscience, c’est le résultat d’une terrible nécessité qui a longtemps dominé l’homme, le plus menacé des animaux: il avait besoin de secours et de protection, il avait besoin de son semblable, il était obligé de savoir dire ce besoin, de savoir se rendre intelligible; et pour tout cela, en premier lieu, il fallait qu’il eût une « conscience », qu’il« sût» lui-même ce qui lui manquait, qu’il «sût» ce qu’il sentait, qu’il «sût» ce qu’il pensait. Car comme toute créature vivante, l’homme, je le répète, pense constamment, mais il l’ignore ; la pensée qui devient consciente ne représente que la partie la plus infime, disons la plus superficielle, la plus mauvaise, de tout ce qu’il pense: car il n’y a que cette pensée qui s’exprime en paroles, c’est-à-dire en signes d’échanges, ce qui révèle l’origine même de la conscience. Bref le développement du langage et le développement de la conscience (non de la raison, mais seulement de la raison qui devient consciente d’elle-même), ces deux développements vont de pair. […]

Je pense, comme on le voit, que la conscience n’appartient pas essentiellement à l’existence individuelle de l’homme, mais au contraire à la partie de sa nature qui est commune à tout le troupeau; qu’elle n’est, en conséquence, subtilement développée que dans la mesure de son utilité pour la communauté, le troupeau; et qu’en dépit de la meilleure volonté qu’il peut apporter à« se connaître », percevoir ce qu’il a de plus individuel, nul de nous ne pourra jamais prendre conscience que de son côté non individuel et « moyen » ; que notre pensée elle-même se trouve sans cesse en quelque sorte « majorée » par le caractère de la conscience – par le« génie de l’espèce» qui commande en son sein – et retraduite dans la langue qu’impose la perspective du troupeau. Tous nos actes sont bien, au fond, suprêmement personnels, uniques, individuels, incomparables, certainement; mais dès que la conscience les traduit dans sa langue, ils cessent de paraître tels… »

Nietzsche, Le Gai Savoir (1886), § 354, trad. A. Vialatte, Idées, Gallimard, p. 306.

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texte de Freud : les limites du moi en sa propre maison.

  « L’homme, quelque rabaissé qu’il soit au-dehors, se sent souverain dans sa propre âme. Il s’est forgé quelque part, au cœur de son moi, un organe de contrôle qui surveille si ses propres émotions et ses propres actions sont conformes à ses exigences. Ne le sont-elles pas, les voilà impitoyablement inhibées et reprises. La perception intérieure, la conscience, rend compte au moi de tous les processus importants qui ont lieu dans l’appareil psychique, et la volonté, guidée par ces renseignements, exécute ce qui est ordonné par le moi, corrigeant ce qui voudrait se réaliser de manière indépendante […].

  Dans certaines maladies, et, de fait, justement dans les névroses, que nous étudions, il en est autrement. Le moi se sent mal à l’aise, il touche aux limites de sa puissance en sa propre maison, l’âme. Des pensées surgissent subitement dont on ne sait d’où elles viennent; on n’est pas non plus capable de les chasser. Ces hôtes étrangers semblent même être plus forts que ceux qui sont soumis au moi; ils résistent à toutes les forces de la volonté qui ont déjà fait leurs preuves, restent insensibles à une réfutation logique, ils ne sont pas touchés par l’affirmation contraire de la réalité.

  La psychanalyse […] peut dire au moi: «Il n’y a rien d’étranger qui se soit introduit en toi, c’est une part de ta propre vie psychique qui s’est soustraite à ta connaissance et à la maîtrise de ton vouloir. C’est d’ailleurs pourquoi tu es si faible dans ta défense; tu luttes avec une partie de ta force contre l’autre partie, tu ne peux pas rassembler toute ta force ainsi que tu le ferais contre un ennemi extérieur. […]

  Qui pourrait, même lorsque tu n’es pas malade, estimer tout ce qui se meut dans ton âme dont tu ne sais rien ou sur quoi tu es faussement renseigné? Tu te comportes comme un monarque absolu qui se contente des informations que lui donnent les hauts dignitaires de la cour et qui ne descend pas vers le peuple pour entendre sa voix. Rentre en toi-même profondément et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu vas tomber malade, et peut-être éviteras-tu de le devenir. »

  Sigmund FREUD, Essais de psychanalyse appliquée, 1917. Trad. Marie Bonaparte et Mme E. Marty, coll. «Petite Bibliothèque », Payot, 1982; pp.143-146.

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texte de Bergson : souvenir captif, souvenir libre.

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« Le souvenir d’un même spectacle auquel ils auront assisté modifiera probablement de la même manière un cerveau de chien et un cerveau d’homme, si la perception a été la même; pourtant le souvenir devra être tout autre chose dans une conscience d’homme que dans une conscience de chien. Chez le chien, le souvenir restera captif de la perception; il ne se réveillera que lorsqu’une perception analogue viendra le rappeler en reproduisant le même spectacle, et il se manifestera alors par la reconnaissance, plutôt jouée que pensée, de la perception actuelle bien plus que par une renaissance véritable du souvenir lui-même. L’homme, au contraire, est capable d’évoquer le souvenir à son gré, à n’importe quel moment, indépendamment de la perception actuelle. Il ne se borne pas à jouer sa vie passée, il se la représente et il la rêve. »
Henri Bergson, L’évolution créatrice, chap. II, 1907, Éd. P.U.F.

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texte de Bergson : la conscience est un trait d’union entre le passé et l’avenir.

  « […] qu’est-ce que la conscience? Vous pensez bien que je ne vais pas définir une chose aussi concrète, aussi constamment présente à l’expérience de chacun de nous. Mais sans donner de la conscience une définition qui serait moins claire qu’elle, je puis la caractériser par son trait le plus apparent: conscience signifie d’abord mémoire. La mémoire peut manquer d’ampleur; elle peut n’embrasser qu’une faible partie du passé; elle peut ne retenir que ce qui vient d’arriver; mais la mémoire est là, ou bien alors la conscience n’y est pas. Une conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s’oublierait sans cesse elle-même, périrait et renaîtrait à chaque instant: comment définir autrement l’inconscience? […] Toute conscience est donc mémoire – conservation et accumulation du passé dans le présent.

  Mais toute conscience est anticipation de l’avenir. Considérez la direction de votre esprit à n’importe quel moment: vous trouverez qu’il s’occupe de ce qui est, mais en vue surtout de ce qui va être. L’attention est une attente, et il n’y a pas de conscience sans une certaine attention à la vie. L’avenir est là ; il nous appelle, ou plutôt il nous tire à lui: cette traction ininterrompue, qui nous fait avancer sur la route du temps, est cause aussi que nous agissons continuellement. Toute action est un empiétement sur l’avenir. […]

  Disons donc, si vous voulez, que la conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir. »

Henri Bergson, L’Énergie spirituelle, 1919, PUF, pp. 4-5.

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texte de Rousseau : « c’est la faiblesse de l’homme qui le rend sociable ».

  « C’est la faiblesse de l’homme qui le rend sociable. Ce sont nos misères communes qui portent nos coeurs à l’humanité : nous ne lui devrions rien si nous n’étions pas hommes. Tout attachement est un signe d’insuffisance : si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. (…)

  Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines car nous y voyons bien mieux  l’identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie. On l’accuserait volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas en se faisant un bonheur exclusif et l’amour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux s’il n’en coûtait qu’un souhait pour cela ? L’imagination nous met à la place du misérable plutôt qu’à celle de l’homme heureux. On sent que l’un de ces états nous touche de plus près que l’autre. La pitié est douce, parce qu’en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L’envie est amère, en ce que l’aspect d’un homme heureux, loin de mettre l’envieux à sa place, lui donne le regret de n’y pas être. Il semble que l’un nous exempte des maux qu’il souffre, et que l’autre nous ôte les biens dont il jouit. »

J.J.Rousseau, Emile, livre IV.

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texte de Kant : la volonté bonne.

  « De tout ce qu’il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors du monde, il n’est rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n’est seulement une BONNE VOLONTÉ. L’intelligence, le don de saisir les ressemblances des choses, la faculté de discerner le particulier pour en juger, et les autres talents de l’esprit, de quelque nom qu’on les désigne, ou bien le courage, la décision, la persévérance dans les desseins, comme qualités du tempérament, sont sans doute à bien des égards choses bonnes et désirables ; mais ces dons de la nature peuvent devenir aussi extrêmement mauvais et funestes si la volonté qui doit en faire usage, et dont les dispositions propres s’appellent pour cela caractère, n’est point bonne.(..)

  Il y a, bien plus, des qualités qui sont favorables à cette bonne volonté même et qui peuvent rendre son œuvre beaucoup plus aisée, mais qui malgré cela n’ont pas de valeur intrinsèque absolue, et qui au contraire supposent toujours encore une bonne volonté. C’est là une condition qui limite la haute estime qu’on leur témoigne du reste avec raison, et qui ne permet pas de les tenir pour bonnes absolument La modération dans les affections et les passions, la maîtrise de soi, la puissance de calme réflexion ne sont pas seulement bonnes à beaucoup d’égards, mais elles paraissent constituer une partie même de la valeur intrinsèque de la personne; cependant il s’en faut de beaucoup qu’on puisse les considérer comme bonnes sans restriction (malgré la valeur inconditionnée que leur ont conférée les anciens). Car sans les principes d’une bonne volonté elles peuvent devenir extrêmement mauvaises; le sang-froid d’un scélérat ne le rend pas seulement beaucoup plus dangereux, il le rend aussi immédiatement à nos yeux plus détestable encore que nous ne l’eussions jugé sans cela.

  Ce qui fait que la bonne volonté est telle, ce ne sont pas ses œuvres ou ses succès, ce n’est pas son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé, c’est seulement le vouloir ; c’est-à-dire que c’est en soi qu’elle est bonne; et, considérée en elle-même, elle doit sans comparaison être estimée bien supérieure à tout ce qui pourrait être accompli par elle uniquement en faveur de quelque inclination et même, si l’on veut, de la somme de toutes les inclinations. Alors même que, par une particulière défaveur du sort ou par l’avare dotation d’une nature marâtre, cette volonté serait complètement dépourvue du pouvoir de faire aboutir ses desseins; alors même que dans son plus grand effort elle ne réussirait à rien ; alors même qu’il ne resterait que la bonne volonté toute seule (je comprends par là, à vrai dire, non pas quelque chose comme un simple vœu, mais l’appel à tous les moyens dont nous pouvons disposer), elle n’en brillerait pas moins, ainsi qu’un joyau, de son éclat à elle, comme quelque chose qui a en soi sa valeur tout entière. »

Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, p.87, éd. Delagrave.

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Le Capital, Livre 1, Section 1 : le texte en document pdf.

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Texte de Claude Bernard : l’observation montre et l’expérience instruit.

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  « L’homme ne peut observer les phénomènes qui l’entourent que dans des limites très restreintes ; le plus grand nombre échappe naturellement à ses sens, et l’observation simple ne lui suffit pas. Pour étendre ses connaissances, il a dû amplifier, à l’aide d’appareils spéciaux, la puissance de ses organes, en même temps qu’il s’est armé d’instruments divers qui lui ont servi à pénétrer dans l’intérieur des corps pour les décomposer et en étudier les parties cachées. Il y a ainsi une gradation nécessaire à établir entre les divers procédés d’investigation ou de recherches qui peuvent être simples ou complexes : les premiers s’adressent aux objets les plus faciles à examiner et pour lesquels nos sens suffisent ; les seconds, à l’aide de moyens variés, rendent accessibles à notre observation des objets ou des phénomènes qui sans cela nous seraient toujours demeurés inconnus, parce que dans l’état naturel ils sont hors de notre portée. L’investigation, tantôt simple, tantôt armée et perfectionnée, est donc destinée à nous faire découvrir et constater les phénomènes plus ou moins cachés qui nous entourent.

Mais l’homme ne se borne pas à voir ; il pense et veut connaître la signification des phénomènes dont l’observation lui a révélé l’existence. Pour cela il raisonne, compare les faits, les interroge, et, par les réponses qu’il en tire, les contrôle les uns par les autres. C’est ce genre de contrôle, au moyen du raisonnement et des faits, qui constitue, à proprement parler, l’expérience, et c’est le seul procédé que nous ayons pour nous instruire sur la nature des choses qui sont en dehors de nous. Dans le sens philosophique, l’observation montre et l’expérience instruit. »

Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, chap.1.

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Texte de J.S. Mill : le bonheur n’est pas la satisfaction.

  « Croire qu’en manifestant une telle préférence (pour le sens de la dignité), on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction [content]. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit, le monde étant fait comme il l’est, est un bonheur imparfait.  Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées.  Il vaut mieux être un homme insatisfait [dissatisfied] qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait.  Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur.  L’autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés.

  On peut objecter que bien des gens qui sont capables de goûter les plaisirs supérieurs (intellectuels esthétiques et éthiques) leur préfèrent à l’occasion, sous l’influence de la tentation, les plaisirs inférieurs (du corps ou des plaisirs de la domination narcissiques)  Mais ce choix n’est nullement incompatible avec l’affirmation catégorique de la supériorité intrinsèque des plaisirs supérieurs.  Souvent les hommes, par faiblesse de caractère, font élection du bien le plus proche, quoiqu’ils sachent qu’il est le moins précieux; et cela, aussi bien lorsqu’il faut choisir entre deux plaisirs du corps qu’entre un plaisir du corps et un plaisir de l’esprit.  Ils recherchent les plaisirs faciles des sens au détriment de leur santé, quoiqu’ils se rendent parfaitement compte que la santé est un bien plus grand.  On peut dire encore qu’il ne manque pas de gens qui sont, en débutant dans la vie, animés d’un enthousiasme juvénile pour tout ce qui est noble, et qui tombent, lorsqu’ils prennent de l’âge, dans l’indifférence et l’égoïsme. []
Mais je ne crois pas que ceux qui subissent cette transformation très commune choisissent volontairement les plaisirs d’espèce inférieure plutôt que les plaisirs supérieurs.  Je crois qu’avant de s’adonner exclusivement aux uns, ils étaient déjà devenus incapables de goûter les autres.  L’aptitude à éprouver les sentiments nobles est, chez la plupart des hommes, une plante très fragile qui meurt facilement, non seulement sous l’action de forces ennemies, mais aussi par simple manque d’aliments; et, chez la plupart des jeunes gens, elle périt rapidement si les occupations que leur situation leur a imposées et la société dans laquelle elle les a jetés, ne favorisent pas le maintien en activité de cette faculté supérieure.  Les hommes perdent leurs aspirations supérieures comme ils perdent leurs goûts intellectuels, parce qu’ils n’ont pas le temps ou l’occasion de les satisfaire; et ils s’adonnent aux plaisirs inférieurs, non parce qu’ils les préfèrent délibérément, mais parce que ces plaisirs sont les seuls qui leur soient accessibles, ou les seuls dont ils soient capables de jouir un peu plus longtemps.  On peut se demander si un homme encore capable de goûter également les deux espèces de plaisirs a jamais préféré sciemment et de sang-froid les plaisirs inférieurs; encore que bien des gens, à tout âge, se soient épuisés dans un vain effort pour combiner les uns et les autres. »

J.S.Mill, L’utilitarisme, chap.II, p.53-55 éd. Champs Flammarion.

Exercice :

– distinguer le bonheur du simple contentement. Quel est le critère utilisé ? Est-ce affaire de connaissance ? de nature ? de supériorité de certains plaisirs ?
– se demander si l’on aimerait être un animal satisfait (le choix de l’animal est laissé libre).

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texte d’Epicure : le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse.

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  « Maintenant il faut parvenir à penser que, parmi les désirs, certains sont fondés en nature, d’autres sont vains. Parmi les désirs naturels, certains sont nécessaires, d’autres ne sont que naturels. Parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour le calme du corps, d’autres enfin simplement pour le fait de vivre. En effet, une juste vision de ces catégories permettra chaque fois de choisir et de refuser, relativement à la santé du corps et à la sérénité, puisque telle est la perfection même de la vie bienheureuse. Car c’est en vue de cela que nous voulons éviter la douleur et l’angoisse. Lorsque cela s’accomplit en nous, les orages de l’âme se dispersent, le vivant ne chemine plus vers ce qui lui fait défaut et ne vise plus quelque supplément au bien de l’âme et du corps. En effet nous ne sommes en quête du plaisir que lorsque nous souffrons de son absence. Or maintenant nous ne sommes plus dans le manque de plaisir.

  Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie bienheureuse. Car il est le premier des biens naturels. Il est au principe de nos choix et refus, il est le terme auquel nous atteignons chaque fois que nous décidons quelque chose, avec, comme critère du bien, notre sensibilité. Précisément parce qu’il est le bien premier, épousant notre nature, c’est toujours lui que nous recherchons. Mais il est des cas où nous méprisons bien des plaisirs : lorsqu’ils doivent avoir pour suite des désagréments qui les surpassent; et nous estimons bien des douleurs meilleures que les plaisirs : lorsque, après les avoir supportées longtemps, le plaisir qui les suit est plus grand pour nous. Tout plaisir est en tant que tel un bien et cependant il ne faut pas rechercher tout plaisir ; de même la douleur est toujours un mal, pourtant elle n’est pas toujours à rejeter. Il faut en juger à chaque fois, en examinant et comparant avantages et désavantages, car parfois nous traitons le bien comme un mal, parfois au contraire nous traitons le mal comme un bien. »

  Epicure, Lettre à Ménécée, in Lettres et Maximes, 127-129, trad. M.Conche, PUF, Paris, 1987, p.221.

  Exercice :
– réaliser un schéma de la classification des désirs. Donner des exemples pour chacune des catégories.
– quel usage Epicure propose-t-il de cette classification ?
– relevez les différentes définitions qu’Epicure donne du plaisir.
_ pourquoi tout bien n’est-il pas à poursuivre ? tout mal à éviter ? Demandez-vous alors pourquoi l’image de présentation est une balance.

– après avoir bien travaillé, faites vous plaisir en français ou en américain.

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